Au-delà dun rappel synthétique de la philosophie du Lean telle que construite par Toyota, Erwan BUREL (Haute Performance) présente dans cet article, quelques principes fondamentaux. Il sagit dans cet article dentrevoir le futur chemin visant à ancrer lentreprise dans une démarche innovante, basée sur des principes de performance immédiate pour une économie durable.
L'objet de cet article est de démontrer, via le "modèle Toyota", que les méthodes de management et de gestion de production, aussi intelligentes soient-elles, tirent leur efficience de la compréhension qu'en ont les utilisateurs et de leur engagement sans faille à les appliquer du mieux qu'ils peuvent.
Pour cette raison, nous avons dû exposer de manière suffisamment détaillée la philosophie et les concepts fondamentaux du "Lean management" (dont la firme Toyota fut l'initiatrice). Autant que possible, le propos fut allégé en renvoyant en références de bas de page certaines explications sans doute intéressantes mais quelques peu fastidieuses.
Malgré tout, le propos pourrait paraitre un peu ardu aux lecteurs peu familiarisés avec ce sujet. Quant aux consultants et experts, peut-être trouveront-ils le propos trop vulgarisateur.
Synthèse
Le lean management vise lélimination de tous les gaspillages [2] (matières, équipements, finance, délais et temps de réalisation,..). A lorigine développé par Toyota, le « lean » est désormais mis en place dans de nombreuses industries et sétend aussi à des activités de services.
Contrairement à une idée très répandue, ce système de management ne doit pas son efficacité aux différentes méthodes de qualité qui permettent de le mettre en uvre sur le plan opérationnel. Les clés de la performance du « lean » sont dordre humain :
- Application des principes de sobriété et dapprentissage pour une amélioration continue des pratiques (best practices) et des modes opératoires,
- Pro-activité et solidarité des acteurs engagés dans une telle démarche.
Ainsi, le véritable levier de lefficacité dun tel système repose sur un alignement de la vision, des valeurs et des principes de lindividu sur ceux de lentreprise afin de garantir son meilleur engagement dans les activités qui lui sont confiées.
La première question à se poser avant de décider de la mise en place dune démarche semblable peut donc sexprimer ainsi :
- Les collaborateurs de lentreprise se sentent-ils en phase avec le projet dentreprise ?
- Comment améliorer et assurer durablement cette adéquation ?
Nous poserons quelques premiers éléments de réponse à ces deux questions.
1ère partie : Présentation sommaire du Lean management
Le lean management (littéralement : « maigre », « sans gras », « dégraissé ») vise loptimisation de la performance dune organisation (productivité, qualité) par lamélioration continue et lélimination des gaspillages.
Le « lean», comme on lappelle communément, est originaire du Japon, plus précisément dans le Toyota Production System (TPS). Adaptable à tous les secteurs économiques, le lean est actuellement principalement implanté dans lindustrie (et principalement lindustrie automobile).
A - Les 2 piliers du Lean management
Pour éliminer les 7 catégories de gaspillages identifiés [2], la pensée "Lean" repose sur 2 piliers :
1. Le juste-à-temps
Le juste-à-temps consiste à produire à flux tendus réduisant ainsi les délais d'attente, les stocks,... La production étant "déclenchée" en fonction des commandes des clients.
Les outils du juste-à-temps sont le temps TAKT [3], le lissage, le flux continu en pièce à pièce, le flux tiré, le changement rapide doutils (SMED), lintégration de la logistique.
2. Le Jidoka
les outils du Jidoka (peu visibles chez Toyota, et donc par le fait moins connus en dehors de lentreprise) sont la séparation de lhomme et de la machine, les outils darrêt de production au premier défaut (andon), les méthodes délimination des causes derreur (poka yoke), danalyse de problème (les 5 "Pourquoi ?... »), la ré-ingénierie des équipements de production.
B - Les concepts fondamentaux du Lean management
La pensée "Lean" est fondée selon 4 niveaux danalyse :
1 Une redéfinition de la valeur produite par l'entreprise [4],
2 Le développement dun schéma productif caractéristique [5],
3 Le développement dattitudes managériales originales
4 La formulation dune stratégie à long terme [6]
C'est précisément lattitude managériale qui nous semble être au coeur du système et de son succès :
- Les managers et les travailleurs doivent trouver et éliminer les causes profondes des problèmes dès que ces derniers surviennent ;
- Chaque employé est incité à réfléchir et à proposer des améliorations du système productif. Ceci débouche sur des chantiers ponctuels damélioration (kaizen) ;
- Le management doit se dérouler « sur le terrain », car seule lexpérience directe des situations de crise permet un diagnostic efficace (genchi genbutsu) ;
- Les décisions sont nécessairement adoptées par consensus ;
Sur ces bases, le lean mangement est en constante évolution. Après avoir, ces dernières années, dépassé son cadre initial lorganisation de la production -, elle est aujourdhui perçue comme une méthode pertinente pour combattre tous les types dinefficacité : lintérêt pour le lean sétend rapidement aux services administratifs (Lean Office), au développement de produit (Lean Development) et même au développement informatique (méthodes agiles).
2ème partie : Lean management : vision, valeurs et principes de performance
Le Lean management, au delà dêtre un ensemble de méthodes, repose sur le facteur humain. Il suggère que le personnel travaille dans un état desprit orienté vers la diminution du gaspillage et des pertes (de temps, de matières, dargent
).
Une motivation sans faille et un comportement adapté des acteurs sont donc indispensables pour une application efficace.
La mise en place dun système de lean management vise donc in fine une augmentation de la performance économique de lorganisation.
A nouveau, on retrouve ici le principe fondamental de la Haute performance à savoir :
La réussite dun individu, dune équipe ou dune organisation ne dépend pas :
- dune démarche (lean management, Total Quality management ou autre),
- dun système (structure de lorganisation, système dinformation,
),
- ni dune méthode (Kaizen, Juste-à-temps, 6 sigma,
).
La réussite repose avant tout sur une vision, elle-même façonnée selon des valeurs partagées parmi lesquelles figurent en bonne place les principes suivants :
- Sobriété : en première analyse, il apparaît comme une évidence que le lean management est synonyme de sobriété dans la réalisation des activités de production (et par extension de toute activité de lorganisation). Sur le plan pratique, la sobriété est obtenue par la mise en uvre du principe « Détecter et éliminer tout ce qui est inutile. ». La sobriété est dordre opérationnel.
- Apprentissage continu : chercher une amélioration continue des pratiques et des activités, suppose la réalisation dun retour dexpérience sur ces mêmes pratiques et activités et que lorganisation ait la mémoire des avantages et des inconvénients (pour faire simple) de chacune dentre elles.
- Pro-activité : les personnes engagées dans leur activité exercent leur imagination et leur créativité dans la recherche de pratiques et de modes opératoires toujours plus efficaces.
La pro-activité est dordre motivationnel (au niveau de lindividu).
- Solidarité : seule une volonté de développer des relations gagnant-gagnant garantit des gains de performance durables dans lentreprise. Ceci est vrai au niveau des relations internes à lentreprise comme au niveau des relations externes (clients, sous-traitants, fournisseurs, partenaires,
). La solidarité est dordre managérial.
Ainsi, lefficacité découle de la sobriété des activités et des processus de lentreprise. La sobriété sans une véritable pro-activité aboutit à un système dont la seule visée est mécaniste. Lindividu se contentera alors de chercher uniquement à éliminer les excès et les insuffisances de la chaîne de production existante. La pro-activité suppose que lindividu est motivé par la recherche active et opérationnelle de pratiques toujours plus performantes. De nouveaux procédés sont conçus et expérimentés avec le risque de conclure à leur abandon. Loin de considérer cela comme un échec, une organisation performante tirera des enseignements utiles de cette expérience.
Pour une performance globale et durable de lentreprise, il est indispensable que chaque entité et chaque équipe évoluent de concert, cest-à-dire selon des relations gagnant-gagnant. Pour que la visée de leurs efforts dépasse le seul cadre de leurs activités respectives, il est de la responsabilité du management dencourager les groupes de travail transverses qui permettront de découvrir des solutions nouvelles car différentes de la seule somme des résultats des travaux entrepris par chaque entité et chaque équipe. Il est donc à retenir ici que si la compétition interne peut parfois provoquer une certaine émulation et donc favoriser la mise en place de procédés plus performants, il serait tout à fait contre-performant que celle-ci se produise au détriment de la solidarité des acteurs qui seraient incités à développer des relations gagnant-perdant préjudiciable à lensemble de lentreprise.
3ème partie : Les facteurs clés de succès du lean management
Ainsi, lefficacité dun tel système repose sur un alignement de la vision, des valeurs et des principes de lindividu sur ceux de lentreprise afin de garantir son meilleur engagement dans les activités qui lui sont confiées.
Le sentiment de réaliser sa propre vision, conformément à ses propres valeurs et en exerçant son activité selon ses propres principes est facteur déterminant de la motivation de la personne humaine.
La reconnaissance de lindividu comme levier fondamental de la performance globale de lentreprise ne peut donc être concrétisée que sur la base dune compréhension de la motivation de chaque personne.
Affirmons-le immédiatement, il nest pas question de concevoir que la vision, les valeurs et les principes dun individu soient malléables et ajustables à ceux de lentreprise. Il est question ici détudier en quoi et comment ils peuvent coïncider. Par « alignement », nous entendons ici la recherche dune adéquation (principe « gagnant-gagnant »).
Les premières questions à se poser avant de décider de la mise en place dune démarche semblable peuvent donc sexprimer ainsi :
- Les collaborateurs de lentreprise se sentent-ils en phase avec le projet dentreprise ?
- Comment améliorer et assurer durablement cette adéquation ?
Nous ne présenterons ici que quelques-uns des éléments de réponse à ces deux interrogations. Une réponse complète nécessiterait de plus longs développements et dépasseraient le cadre de cet article. De plus, chaque secteur dactivité et chaque organisation étant spécifiques, une telle réponse ne peut être pertinente quà la condition dêtre adaptée à un contexte, une activité et une culture d'entreprise donnés.
Phase daudit-diagnostic de la satisfaction / motivation des collaborateurs
A la première interrogation posée ci-dessus, considérons très classiquement que seul un diagnostic complet de la motivation des acteurs permet dapporter des réponses précises, sur la base notamment :
- Dindicateurs issus du Tableau de bord RH : taux dabsentéisme, turn-over, grève,
- Dun recueil danalyses menées par les managers (recueil sous forme de conduite dentretiens).
- Dune enquête de satisfaction / motivation des managers et des collaborateurs.
Là encore, noublions pas que la démarche de diagnostic ne peut aboutir aux résultats escomptés quà la condition dêtre menée selon une manière adaptée à lentreprise et à la situation considérée. La qualité de lécoute et le choix des modalités de communication lors de la réalisation de la phase daudit seront déterminants dans la mesure où ladhésion des acteurs est un pré-requis à lensemble de la démarche.
Phase daccompagnement
Selon les recommandations issues de la phase précédentes, un plan daccompagnement des acteurs sera établi. Des publics cibles prioritaires feront lobjet dune attention particulière en raison dune démotivation avérée ou dun risque élevé de démotivation. Il va de soi que des mesures soient prises en vue daméliorer immédiatement leur satisfaction (rémunération, conditions de travail, reconnaissance,
)
Toutefois un accompagnement de fond est indispensable. Rappelons en dautres termes que lobjectif ici est damener chaque acteur à ne plus se demander « Je me demande ce que je fais ici ?... » Et à ne plus affirmer avec amertume « Je fais juste ce quil faut, quon ne men demande pas plus ! ».
Nous préconisons ici de revenir au niveau de la personne et de reconnaître ses spécificités et son unicité. Laccompagnement du changement concerne un changement dattitude et de comportement et non plus un seul changement organisationnel (restructuration) ou de méthode comme il a été souligné plus haut.
La première action « pédagogique » dun tel accompagnement est de conduire chacun(e) à exprimer explicitement sa vision (de ce quil ou elle aimerait vivre professionnellement), de ses valeurs essentielles et de ses principes daction. Lacteur formalisera ainsi un « projet individuel » (terme sans doute préférable à celui de « mission » qui peut comprendre des connotations négatives).
Dans un second temps, il conviendra détudier au cas par cas, comment positionner ce projet individuel dans le projet dentreprise. Cest la personne elle-même qui se (re) positionne dans lorganisation en (re)donnant du sens à son activité au sein de lentreprise. Une mise en adéquation de lentreprise et de lindividu, un alignement, commence à être opérée.
Cette phase daccompagnement concerne lensemble des acteurs : les collaborateurs bien sûr mais aussi lensemble des managers.
Donner du sens ne peut être obtenu durablement quen créant du lien : cest reconnaître là linter-dépendance de tous les acteurs. Le changement « culturel » et « comportemental » ainsi visé peut ne pas prendre autant de temps quon pourrait le croire : lindividu en tant que personne humaine est le plus puissant des leviers. Prendre le temps de son écoute, de sa considération et de son accompagnement coûte certes un peu de temps aujourdhui mais conduira à en économiser beaucoup demain et après-demain
Erwan BUREL - www.haute-performance.fr
HAUTE PERFORMANCE Conseil Formation Accompagnement
contact : erwan.burel@haute-performance.fr
Références :
[1] "Lean" : qualificatif donné par une équipe de chercheurs du MIT au système de production Toyota sans que cette équipe ait eu une vision globale du système. A lorigine le TPS a été créé par Sakichi Toyoda, puis par son fils Kiichiro Toyoda, et enfin par son neveu Eiji Toyoda, assistés par un ingénieur surdoué Taiichi Ohno. Quand en 1972 après 25 ans defforts le système fut déployé depuis la fabrication des moteurs jusquà la fin de la ligne dassemblage chez Toyota, une cellule de 12 consultants internes (dont Fujio Cho, Hajime Ohba, etc.) fut créée (lOMCD) pour aider les fournisseurs de Toyota à livrer des produits de qualité en juste-à-temps. Chacun de ces consultants soccupa dun fournisseur principal. Ensuite Hajime Ohba fut chargé de créer le TSSC, cellule de support pour les fournisseurs de Toyota aux États-Unis. Cest dans cette cellule que John Shook et James (Jim) P. Womack furent formés, selon les méthodes de Hajime Ohba. Ceci explique le fait que certains « outils lean », tels que le MIFA, ne soient pas connus chez Toyota, le savoir initial de Ohno sétant perdue lors des différentes étapes de transmission entre des personnes, et celles-ci ayant inventé de nouveaux outils. Aujourdhui le TSSC est une entreprise indépendante de Toyota. De nombreux consultants américains nont eu comme formation que celle du TSSC, sans pratique sur le terrain, et ont créé des cabinets qui sous lappellation « lean » sont loin des pratiques originelles du TPS. (source : wikipédia)
[2] Gaspillages : muda en japonais. Il a été défini 7 catégories de gaspillages :
- productions excessives,
- délais d'attentes,
- transports et manutentions inutiles,
- tâches inutiles,
- stocks,
- mouvements inutiles,
- productions défectueuses.
[3] le "temps Takt" est défini comme "le délai maximum nécessaire à la réalisation de chaque unité de production". Le mot lui-même vient de l'Allemand Taktzeit ou "cycle temporel".
[4] Une redéfinition de la valeur produite par l'entreprise :
- la valeur ajoutée dun bien doit être définie du point de vue du client ;
- lentreprise doit assurer un écoulement sans interruption de la valeur le long de sa chaîne de production (en termes plus triviaux, on fait la « chasse aux stocks »).
[5] Le schéma de production :
- lentreprise produit en « tirant » sa production en fonction de la demande et non en « poussant » en fonction des capacités locales de production ;
- les tâches productives sont standardisées de manière à faciliter lamélioration continue par suppression des tâches non créatrices de valeur ;
- lentreprise entretient une relation partenariale riche avec ses fournisseurs et les incite à adopter ses méthodes de production ;
[6] La stratégie à long terme :
- lentreprise doit privilégier les enjeux de long terme en explicitant son objectif global et en linscrivant de façon soutenable dans lavenir ;
- lentreprise doit rechercher en permanence lexcellence.
Fabrice Ryon
Ardi Performance
fabrice.ryon@ardi-rhonealpes.fr